Je peux aussi te donner un coup de cuillère sur le front

Quoi ? Tu as préparé des raviolis ?… Sers-les directement avec du charbon actif. Comme ça, on sempoisonnera un peu moins, ronchonna la belle-mère avec dédain.

Allons, Ginette, ne grogne pas. Goûtons dabord. Qui sait, peut-être quelle a bien réussi ? défendit sa belle-fille Alexandre, surnommé Sacha.

La « petite » avait déjà dépassé la quarantaine. Silencieuse, elle disposait les assiettes et servait chacun. Julie était habituée aux remarques de Ginette. Celle-ci parlait dun ton presque enjoué, mais avec un sarcasme teinté de rancœur. Comme si quelquun menaçait son titre de reine des raviolis dans la famille.

Ouais. Et ce sera à moi de te soigner après, grommela la belle-mère. Tu ferais mieux de manger chez toi.

Ginette fixait son assiette comme un ennemi à sa porte. Elle piqua négligemment un ravioli avec sa fourchette, la lèvre retroussée.

Déjà, ils sont trop cuits. Une vraie pâte à pain. Et puis, il faut ajouter du curcuma pour la couleur, continua-t-elle.

Sacha, lui, attira son assiette et se mit à déguster avec entrain.

Arrête, tu exagères. On les mange, on ne les expose pas ! dit-il, la bouche pleine. Dailleurs, ça fait longtemps que je nai pas mangé aussi bon. Excellents raviolis !

Julie esquissa un sourire discret. Ginette, en revanche, changea brusquement dexpression.

Vraiment ? Elle brûle même les biscottes, et là, ce serait bon ? ricana-t-elle. Flatter par pitié, cest de mauvais goût.
Je te dis, goûte ! Le bouillon est à se lécher les doigts.

Ginette éventra un ravioli avec sa fourchette, le visage dégoûté, comme si on lui servait un cafard. Finalement, elle en prit une bouchée et mâcha lentement, fronçant les sourcils.

La farce devrait être moitié poulet, cest plus économique. Trop salé. Et la pâte est fade. On voit tout de suite que cest à leau. Même ceux du supermarché sont meilleurs.
Ginette, quest-ce que ça change ? Limportant, cest que ce soit bon. Laisse les jeunes gérer leur budget, rétorqua Sacha.
Non, ce nest pas bon ! sentêta-t-elle. Tu as juste oublié les miens. Cest de la bouillie, rien de plus !

Julie, déconcertée, observait la scène, oubliant son propre repas. Elle ne sattendait pas à des applaudissements, mais pas à cette tempête non plus.

La dispute dura encore cinq minutes. Sacha finit par hausser les épaules, lassé. Puis, brusquement, Ginette se leva.

Bon, on y va. La machine à laver va sarrêter, le linge va sentir mauvais si on ne létend pas.
La machine ? sétonna Sacha. Tu las mise en route ?
Ta mémoire flanche ces temps-ci. Et pas quelle, siffla Ginette en direction de la porte.

Sacha neut dautre choix que de la suivre, jetant un regard dexcuse à Julie.

Une fois la porte refermée, Julie interrogea Antoine du regard. Lui aussi paraissait perplexe.

Elle a piqué une crise à cause des raviolis ?
Tu connais son rapport à la cuisine, soupira-t-il.
Donc je devais tout rater exprès pour ne pas la froisser ? Julie croisa les bras, partagée entre lenvie de rire et lagacement.

Pour Ginette, Antoine et Sacha étaient son territoire. Julie avait dû se battre pour récupérer son mari, bribe par bribe. Dabord, Ginette avait râlé parce quil ne se précipitait plus chez elle au milieu de la nuit. Puis parce quils voulaient passer le réveillon seuls. Ensuite parce quils ne lavaient pas emmenée à Lyon.

La cuisine était son dernier bastion. Et maintenant, Julie osait y toucher.

Julie navait jamais aimé cuisiner. Sa mère ne lavait pas initiée, et elle-même ny portait aucun intérêt.

Tu auras bien le temps de tembêter avec les casseroles, disait sa mère. On mange pour vivre, on ne vit pas pour manger.

Toute sa jeunesse avait suivi cette maxime. Plus tard, en solo, elle se contentait de steak haché, de pâtes et de salades. À la rigueur, un blanc de poulet à la vapeur. Son chef-dœuvre ? Un gratin de courgettes.

Elle ne sétait jamais sentie anormale jusquà ce quAntoine commence à râler. Avant le mariage, il ne disait rien. Après

Encore du surgelé ? Un bon cordon-bleu, avec du beurre et des herbes à lintérieur rêvait-il devant son assiette.

Le problème venait de Ginette, qui passait des heures aux fourneaux pour chouchouter sa famille. Julie, elle, refusait de jouer ce rôle.

Écoute, on a de la soupe. Si tu veux de la friture, va au resto ou fais-la toi-même. Et mange sans commentaires. Je ne suis pas ta cuisinière, sinon, je te sers à la cuillère, explosa-t-elle un jour.

Antoine se calma, mais pas Ginette. Elle critiquait Julie à tout va.

Elle ne sait même pas cuire des flocons davoine, elle utilise que des sachets, se moquait-elle en famille.

Julie évitait ces réunions. Mais couper les ponts était impossible. Elle ignorait les remarques. Son couple allait bien, le reste importait peu.

Sauf pour les raviolis. Antoine en raffolait. À chaque fois quelle en achetait, il soupirait : « Ah, ceux de maman »

Un jour, Julie craqua.

Ça suffit. Je vais ten faire, des raviolis.

Elle demanda de laide à sa mère. Elles passèrent un bon moment, riant et cuisinant ensemble. Julie était fière.

La dégustation eut lieu le lendemain soir où les beaux-parents devaient passer.

Et voilà le résultat. Une compétition silencieuse.

Julie aurait oublié lincident si Ginette navait soudain coupé les ponts. Plus dappels, plus de réponses.

Antoine, appelle ta mère. Je voulais lui parler de la maison de campagne, mais elle ne répond pas.
Je vérifie.

Il revint morose.

Elle dit quelle na plus besoin daide.
Pardon ?
Elle gérera seule.
Tant mieux pour elle.

Pourtant, Julie était troublée. Ginette, indépendante ? Elle qui les harcelait pour un rien

Le lendemain, elle appela Sacha. Lui, au moins, était simple.

Alexandre, où êtes-vous passés ? Ginette a dit quelle navait besoin de personne.
Oh, ma petite soupira-t-il. Ginette est folle. Elle ne me parle plus. Elle ne cuisine que pour elle. Elle ma dit : « Si tu préfères la cuisine de Julie, va vivre avec elle. » Tu te rends compte ?

Julie rit malgré elle.

Désolée Je ne pensais pas que des raviolis déclencheraient une guerre. Venez si besoin, je vous cuisinerai quelque chose.
Tu es une belle-fille en or, rit Sacha. Ne tinquiète pas. Ginette finira par shabituer. Elle nest plus la seule maîtresse de maison.

Julie raccrocha, pensive. Ginette sétait exclue elle-même. Cétait triste, mais aussi libérateur.

Elle sav

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