On réglera ça plus tard, entre nous

**Journal intime 15 Novembre**

Vingt mille euros ? Pour un pull ? Élodie, tu ne pouvais pas me prévenir avant ?

Et toi, tu croyais quoi ? Cest du fait main, un modèle unique. Des millions de mailles ! Jy ai passé près de trois semaines. Jy ai mis tout mon cœur, répliqua Élodie en haussant les épaules, nerveuse.

Avec cette somme, on pourrait sacheter cinq pulls, et il resterait encore de quoi prendre une écharpe et des gants ! sexclama Thérèse, reculant du sac kraft comme sil contenait une bombe.

Tu penses que je dois vendre mon temps pour des clopinettes ? senflamma Élodie.

La colère et la confusion submergèrent Thérèse. Cétait pourtant elle qui avait commencé cette histoire. Elle avait été la première à solliciter Élodie. Mais qui aurait pu deviner que cela tournerait ainsi ?

Tout avait débuté au lycée. Elles venaient de familles stables, ni riches ni pauvres, sans drames particuliers. Une vie ordinaire.

Puis leurs chemins divergèrent. Thérèse rencontra Antoine, un homme aisé de dix ans son aîné. Ses parents dirigeaient une petite entreprise de construction, quils lui transmirent peu à peu. Avec un capital de départ solide, Antoine prospéra.

De lextérieur, on aurait dit que Thérèse avait gagné au loto. Pourtant, ce nétait pas si simple. Antoine gagnait bien sa vie, mais dépensait tout autant. Son métier exigeait quil soit toujours disponible, même le week-end. Il sénervait parfois avec ses employés. Pour se détendre, il commandait des sushis, des pizzas, des plats gastronomiques. Les pâtes avec une escalope ? Rarement.

Au début, elles cuisinaient séparément. Puis Thérèse essaya de préparer les mêmes plats quAntoine. Elle abandonna vite : cela lui prenait trois ou quatre heures.

Pourquoi ten faire pour lui ? lui reprochait sa mère. Il dépense son argent comme il lentend. Laisse-le.

Thérèse cessa de sen mêler.

Largent partait aussi dans les loisirs : jeux de société, soirées entre amis où Antoine payait les repas. Sans parler des dépenses de la maison. Ils vivaient bien, mais loin de lopulence.

Élodie, elle, avait épousé Maxime, un étudiant pauvre qui lui écrit des poèmes et façonnait des roses en aluminium. Les années passèrent, Maxime resta le même. Il enchaînait les petits boulots, satisfait.

On sen sort. Si ça ne suffit plus, on réduira nos dépenses, disait-il. Des millions vivent comme ça.

Ils « sen sortirent » jusquà la naissance de leur deuxième enfant. Les allocations étaient misérables, Élodie senlisait dans le congé parental, et Maxime ne trouvait rien de mieux.

Je nen peux plus Bientôt, ce seront des couches en tissu. Et le bébé ? Il est au lait en poudre, se lamentait-elle.

Ne compte pas trop sur Maxime, lui dit Thérèse franchement. Pourquoi ne pas travailler de chez toi ? Une amande fait des gâteaux sur commande, une autre tricote des jouets. Toi aussi, tu sais faire, non ?

« Savoir faire » était un euphémisme. Élodie confectionnait des merveilles : chaussettes, robes, cardigans, sacs. Elle se lança avec enthousiasme, posta ses créations en ligne. Mais rien ne vint.

Personne ne veut ça aujourdhui. Les gens préfèrent le prêt-à-porter pas cher, soupira-t-elle un mois plus tard. Pas une seule commande.

Le cœur serré, Thérèse voulut laider. Donner de largent directement ? Trop humiliant. Alors elle passa commande.

Elle détestait les pulls en laine. Petite, sa mère lui tricotait des vêtements rêches qui la grattaient. Mais il ne sagissait pas du pull. Il sagissait daider.

Elle choisit un modèle sur internet : simple, mais élégant.

Tu peux faire ça ? Donne-moi une idée du prix, je ny connais rien, demanda-t-elle.

Bien sûr. Je te dirai plus tard, il faut calculer le fil, promit Élodie.

« Plus tard » narriva jamais. Entre les enfants et les fournitures manquantes, Élodie reporta sans cesse. Finalement, elle annonça quelle facturerait à lheure.

Ne tinquiète pas, je te fais un prix dami, la rassura-t-elle.

Thérèse sentit que cela finirait mal. Pourquoi Élodie ne pouvait-elle pas donner une estimation ? Mais il était trop tard pour reculer.

Et voilà le résultat. Élodie brandissait fièrement le sac, annonçant un prix exorbitant. Thérèse eut froid dans le dos. Vingt mille euros pour un pull dont elle ne voulait pas. Sans accord préalable.

Je ne peux pas me permettre ça, finit-elle par dire.

Elle pouvait payer, mais se sentait piégée. Refuser, cétait blesser Élodie. Accepter, cétait payer le triple pour un objet qui ne lui apporterait rien. Peut-être quÉlodie gonflait les prix exprès ? Ou peut-être que cétait son tarif pour tout le monde. Pas étonnant quelle nait pas de clients.

Le visage dÉlodie se décomposa.

Tu te moques de moi ? Jai passé des heures, ruiné ma vue ! Et en plus, tu me fais perdre de largent ! Jai acheté la laine de ma poche !

Un silence gênant sinstalla. Thérèse avala péniblement sa salive. Le tricot demandait du temps, cétait vrai. Mais comment sortir de là ?

Je peux te rembourser le fil et ton travail, mais pas à ce prix. Sept mille euros, cest mon maximum. Garde le pull si tu veux.

Garde ton argent, grogna Élodie en saisissant les billets. Et prends ton pull. Tu vis aux crochets de ton mari, il ne mirait pas.

Elle lui jeta le sac et partit. Thérèse resta plantée devant la porte. Ce jour-là, elle perdit bien plus que de largent : une amie, une confiance, un morceau de son passé.

Elle rangea le pull au fond de larmoire sans le regarder. « Il a une mauvaise énergie », aurait dit quelquun dautre. Pour elle, cétait une plaie ouverte.

Le soir, elle en parla à Antoine. Il haussa les épaules.

Voilà le prix de lamitié. Si tu veux perdre un ami, mets de largent entre vous.

Elle soupira. Apparemment, il connaissait ça.

Finalement, elle offrit le pull à sa mère. Doux comme du duvet, mais déchirant lâme. Élodie disparut des radars, la bloqua partout. Thérèse ne ressentit plus lenvie de la contacter. Elles avaient franchi cette ligne où lamitié sévapore, ne laissant que des souvenirs. Et cette certitude : rien ne serait plus comme avant.

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