Et si c’était elle qui en avait le plus besoin ?

Marie sentit une boule se former dans sa gorge en mordant dans le biscuit que sa mère réservait dhabitude aux invités de marque. Mais aujourdhui, ce nétait pas de gourmandise dont elle avait besoin. Juste dun peu dhumanité. Et pourtant, les mots de sa mère ne parlaient que de compassion pour sa sœur.

« Maman, tu es sérieuse ? » Sa voix tremblait légèrement. « Cest tout ce que tu as à me dire ? »

Nathalie haussa les épaules, posant délicatement sa tasse sur la soucoupe.

« Quest-ce que tu veux que je te dise ? » répliqua-t-elle, un reproche voilé dans le ton. « Oui, ton Éric a trompé avec Laure. Ce nest pas bien. Mais à quoi bon en faire tout un plat ? »

Les mots semblaient justes, mais le sous-texte comme si Nathalie trouvait cela presque normal. Marie détourna le regard, les doigts crispés sur la manche de son pull. Elle avait limpression quon lui avait arraché les nerfs à vif, laissant une plaie béante là où battait son cœur.

Elle navait même plus envie de pleurer. Elle voulait juste que quelquun reconnaisse lhorreur de ce qui venait de se passer. Mais tout le monde agissait comme si cétait anodin.

Pour sa mère, la situation était simple : Marie travaillait dans un milieu masculin, elle était jolie, elle trouverait bien un autre homme.

Laure, elle, était un « cas désespéré ». Trente-cinq ans passés, cent kilos sur la balance, aucune vie sociale, jamais sortie avec quelquun plus dun an.

Le problème, cest que Nathalie parlait des gens comme dobjets. « Partage ton mari, ce nest pas la mer à boire. » Marie en était sidérée.

« Marie, ma pauvre idiote, à quoi bon saccrocher à cet Éric ? Trouve-toi un vrai homme », lui avait conseillé sa mère un an plus tôt.
« Ou au moins mets-le au travail. Cest toi qui paies tout, bien sûr quil se la coule douce. Les hommes ne se sentent hommes que quand ils chassent. Une fois quon leur cède, ils sennuient. Et toi, tu te plies en quatre », ajoutait Laure dun ton docte.

Sa sœur devenait une experte en relations dès quil sagissait des autres. Elle lisait des livres de psychologie, suivait des coachs en séduction, mais sa vie sentimentale était un désert. Elle attendait toujours son prince charmant.

Marie en voulait à sa sœur, mais sur un point, elle avait raison : Éric sétait relâché.

Au début, il avait avoué :
« Je ne sais pas ce que je veux faire. La fac, cétait pour mes parents. Léconomie, ce nest pas mon truc. Mais je mentends bien avec les gens. »

À lépoque, il venait davoir son diplôme, et Marie trouvait cela touchant. Il était honnête, en quête de lui-même. Mais cette quête avait duré cinq ans.

Dabord vendeur de téléphones, puis agent immobilier, blogueur, manutentionnaire Toujours en promettant que cétait provisoire.

Pendant ce temps, cétait Marie qui payait le loyer, les courses, les charges. En théorie, ils partageaient les frais. En réalité, cétait une blague.

« Marie, je dois te dire Ma prime a sauté, mon patron ma collé une amende. Ce mois-ci, cest toi qui paies le loyer. »

Et ça recommençait sans cesse. Marie comblait les trous, travaillait le week-end, espérant quun jour, Éric deviendrait sérieux.

Il avait changé, en effet. Puis il lavait trahie.

La sixième année, il avait enfin trouvé un poste en RH dans une boîte tech. Largent rentrait. Ils avaient fêté ça : repas au restaurant, nouveaux vêtements, même des vacances.

Puis ils avaient commencé à épargner. Pour une voiture. Ou un enfant.

Et là, sa belle-mère et Laure avaient enfin reconnu Éric.

« Finalement, ton Éric a bien tourné », disait Nathalie. « Prends-en soin, ces hommes-là sont rares. »

Laure, elle, traînait souvent chez eux. Dabord pour le café, puis pour des « petits services » : son ordinateur qui buggait, sa voiture en panne, des meubles à déplacer

Marie ny avait pas prêté attention. Elle croyait à lidylle.

Jusquà ce mardi banal où elle était rentrée à lheure et les avait surpris ensemble. Ils ne se cachaient même pas.

Elle leur avait balancé des vêtements à la tête, hurlé des insultes.

« Marie, ce nétait pas voulu ! » sétait défendue Laure, comme sil sagissait dun vase brisé. « Mais peut-être que cest mieux ainsi ? »
« Je suis tombé amoureux de Laure, jadore les femmes pulpeuses », avait avoué Éric. « Je ne savais pas comment tout perdre. »

Comme si Marie navait été quune étape.

Elle avait couru chez sa mère, voulant se réfugier dans ses bras.

« Maman, tu parles comme si Laure avait le droit de me voler mon mari Tu trouves ça normal ? »
« Marie, tu dramatises. La vie est dure », avait répondu Nathalie, docte. « Il ne ta pas tuée, après tout. »

Marie sétait levée dun coup, renversant son thé sur la nappe blanche.

« Merci, maman. Je nai plus rien à faire ici. »
« Et où vas-tu ? Chez lui ? Tu vas continuer à jouer les martyres ? Arrête de te victimiser ! »
« Ce nest plus votre problème. Je suis libre. »
« Marie pardonne. Cest ta sœur, après tout. »
« Ces “sœurs”-là pires que des étrangères. »

Elle avait claqué la porte.

Errant dans les rues, elle sentait la ville entière lui devenir étrangère. Les cafés où elle avait ri avec Laure, les parcs où elle sétait promenée avec Éric

Puis une pensée lavait transpercée : il ny avait plus de place pour elle dans cette famille.

Sa sœur couchait avec son mari et trouvait ça bien. Son mari aimait Laure depuis toujours. Sa mère lui disait de passer à autre chose.

Oui, elle trouverait quelquun. Et Laure le lui prendrait aussi. « Elle en a plus besoin. »

Au bout dune semaine, elle avait démissionné. Un mois plus tard, elle partait, choisissant sa destination au hasard sur une carte.

Un appartement modeste, une vue sur un immeuble voisin, mais le silence.

Là, elle réapprendrait à vivre.

Sa mère avait appelé, envoyé des messages. Sans excuses.
« Arrête de bouder, Marie. La vie est comme ça. »

Mais Marie refusait de croire que la vie devait être ainsi. Elle avait bloqué tout le monde.

Et lalliance ? Elle lavait jetée à la poubelle, entre des épluchures de pomme.

Elle navait plus de famille. Mais elle avait elle-même. Et la paix, enfin.

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