Cest à ton tour maintenant.
Tu nas vraiment aucune décence ? Je viens de coucher le bébé, et tu fais un boucan denfer !
Désolée, mais il fait jour. Ton enfant, tes problèmes, répondit calmement Élodie, plantée sur le seuil de son appartement. Autre chose ?
Elle essuya dun geste indifférent la sueur sur son front. Une minute plus tôt, elle était sur son tapis de course quand Sophie lavait interrompue. Dans une heure, Élodie avait une réunion avec ses collègues et son patron.
Le silence, clairement, nétait pas au programme.
Tu nous fracasses le crâne ! Impossible de se reposer dans notre chambre ! Cest légal, ça, de transformer son appart en salle de sport ?
Tout aussi légal que dorganiser une discothèque en plein jour. Sophie, je te le répète : ce nest pas la nuit. Les gens vivent, travaillent, respirent. Tu veux quoi ? Que je marche sur la pointe des pieds chez moi ? Ça narrivera pas, croisa Élodie les bras.
Tu te moques de moi, cest ça ?! Tu mas bien demandé de faire moins de bruit, autrefois !
Je lai fait. Et tu te souviens de ta réponse ? ricana Élodie. À ton tour de ne pas dormir.
Sophie plissa les yeux comme pour graver dans sa mémoire le visage dune ennemie jurée. Puis, elle souffla bruyamment, tourna les talons et séloigna vers lescalier. Un sourire fugitif effleura les lèvres dÉlodie.
Elle ne cherchait pas à se venger, simplement à vivre à son rythme. Mais cétait tout de même satisfaisant : la vie se chargeait parfois de punir les gens elle-même.
…Sophie était sa voisine depuis cinq ans. Quand Élodie avait emménagé, Sophie était une étudiante insouciante, adepte des soirées arrosées. Ses parents payaient tout, alors elle profitait de ses derniers moments dinsouciance.
Elle recevait souvent, musique à fond, chantait faux et riait si fort quon lentendait à létage. Sans oublier ses leçons de guitare, désastreuses pour les oreilles alentour.
Élodie, à lépoque, était son contraire. À vingt-trois ans à peine, elle se sentait déjà vieille et épuisée.
Sa mère lavait abandonnée petite. Son père lavait élevée seul, jusquà ce que la maladie le terrasse. Sa tante laidait comme elle pouvait, mais ce fut à Élodie de tout assumer. Elle passa en études à distance, cumula deux emplois : femme de ménage le matin, caissière le soir.
Sa seule pause, cétait laprès-midi. Ces cinq heures de sommeil lui étaient vitales. Sans elles, elle se serait effondrée.
Et cétait précisément à ce moment-là que Sophie mettait la musique à fond. Les murs étaient si fins quÉlodie aurait pu croire être au cinéma. Sauf quelle navait pas demandé de billet.
Dormir sous les explosions et les fausses notes était impossible, même en se réfugiant dans la cuisine ou la salle de bain. Un jour, Élodie frappa à sa porte. Sophie ouvrit, lair agacé.
Quest-ce que tu veux ? lança-t-elle dun ton qui donnait envie de repartir aussitôt.
Déjà, Élodie comprit quun accord était impossible. Pourtant, elle tenta.
Excuse-moi Tu pourrais baisser un peu la musique ? Je sors de nuit, jaimerais dormir deux heures
Sophie fit une grimace comme si on lui proposait de croquer dans un citron.
Tes problèmes, tes oignons. Chez moi, je fais ce que je veux. Si ça te plaît pas, déménage.
Élodie rentra chez elle, humiliée. Ce jour-là, elle ne dormit pas. Elle pleura sous les éclats de rire. Et les jours suivants aussi
Une collègue lui apprit plus tard quelle pouvait porter plainte pour tapage diurne. Mais une autre tempéra :
Tu sais comment ça marche ici. La paperasse, les preuves Ça nen vaut pas la peine.
Élodie opina. Elle se résigna au café et à la valériane. Elle dormait dans le bus, oubliait son propre nom. Les migraines devinrent chroniques. Peu à peu, elle cessa de se maquiller, son appartement devint un capharnaüm.
La nuit, des cauchemars la réveillaient : licenciement, père souffrant, échecs. Une fois, elle rata son réveil et se fit retenir sur salaire. Elle pleura à larrêt de bus.
« Ça passera », se répétait-elle, sans y croire.
Et ça passa.
Quand son père mourut, la douleur fut atroce. Mais avec elle vint la liberté. Elle termina ses études, trouva un bon poste, puis une promotion. Désormais, elle travaillait à distance, avec des horaires fixes et un sommeil réparateur.
Sophie, entre-temps, sétait mariée et avait eu un enfant. Les cris remplaçaient la musique : bébé pleurant jour et nuit, disputes conjugales le soir.
Cest trop demander de changer une couche ?! Cest ton enfant aussi ! hurlait Sophie.
Tas passé ta journée à rien foutre ! rétorquait son mari.
Élodie mettait alors ses écouteurs. Elle détestait ces éclats.
Sa vie à elle était paisible maintenant. Télétravail, collègues sympas, séances de sport. Le week-end, ils se retrouvaient pour des films. Pas obligatoire, mais elle aimait bien.
Bien sûr, cétait bruyant. Avec des murs si fins, tout sentendait. Parfois, Sophie tapait sur les radiateurs ou râlait à voix haute :
Ça suffit ! On dirait une salle de gym ici !
Croisée dans lascenseur, Sophie nétait plus la jeune fille épanouie dautrefois. Cernes, joues creuses, cheveux gras Elle évitait le regard dÉlodie, grognait des remarques.
Tu pourrais rire moins fort, non ? cracha-t-elle un jour.
On vit en immeuble, pas dans une cabane. Je ne fais rien dillégal, rétorqua Élodie, calme.
Ouais, bon marmonna Sophie.
On voyait quelle navait plus de temps pour elle. Comme Élodie autrefois.
Après cet échange, Élodie termina sa course, prit une douche et sinstalla avec son ordinateur. Un thé à la myrtille fumant entre les mains, elle écouta les pleurs du bébé en dessous.
Elle sourit. Non par méchanceté, mais parce quelle était soulagée de ne pas être à la place de Sophie. De ne plus courir, de ne plus supplier pour une heure de sommeil. Et juste un peu parce que maintenant, Sophie comprenait.







