*Dans un rêve étrange et brumeux, où les rues de Lyon se confondaient avec les ombres du passé, Élodie se retrouva face à sa sœur, Amélie, dont les yeux lançaient des éclairs de reproche.*
Tu as jeté ton propre neveu à la rue ! Abandonné comme un chien dans une ville inconnue !
Dabord, il sest jeté lui-même, coupa Élodie dune voix lasse. Ensuite, on ne transforme pas une maison en auberge espagnole. Sil commence à ramener nimporte qui, surtout des gens comme ça, alors cest quil est temps de grandir.
À cause de toi, il va se faire renvoyer de la fac ! Ou pire ! Il ma appelée, il dort par terre dans un couloir de la résidence universitaire !
Élodie ferma les yeux, respira profondément pour ne pas éclater.
Écoute, Amélie Ce nest plus mon problème.
Ça devrait lêtre ! Tu es sa marraine ! Cest encore un enfant !
Un silence tomba. Était-ce même utile de continuer ? Avait-elle vraiment agi comme une brute ?
Avec Théo, son mari, ils avaient quitté depuis longtemps le tourbillon des drames familiaux. Leur vie, depuis que leurs enfants avaient grandi, était devenue calme, presque morne. Laîné, Baptiste, vivait désormais à Bordeaux avec sa petite famille. Le cadet, Lucas, étudiait à Toulouse.
Tout semblait déjà vécu, comme si le meilleur était derrière eux. Une étrange sensation de vide les rongeait, comme si leurs jours se répétaient sans fin, sans but. Au début, ça leur avait plu : enfin, du temps pour eux. Mais peu à peu, ils comprirent quil leur manquait quelque chose.
Cest alors quAmélie arriva, comme par enchantement, avec sa requête.
Élodie, tu sais bien que Mathis a été accepté dans ton académie. Les résidences universitaires sont pleines, et tu connais ces endroits : plus dalcool que détudes. Vous avez de la place, non ? Le calme lui ferait du bien Et puis, vous pourriez veiller un peu sur lui.
Élodie ny vit pas dinconvénient. Elle se souvenait avoir bercé Mathis petite, lors de ses visites à leur mère. Il ladorait, la réclamait sans cesse. Elle était sa marraine, presque une seconde mère. Elle sen réjouit même.
Enfin quelquun à qui faire de la soupe ! se réjouit-elle en convainquant Théo. Et toi, tu auras un partenaire pour tes jeux vidéo.
Au début, tout était parfait. Mathis se montrait exemplaire : il faisait la vaisselle, préparait parfois des pâtes au fromage pour tout le monde. Il se levait tôt, rentrait avant 21 heures, remerciait sans cesse.
Si seulement nos garçons avaient été si sages ! disait Élodie à Théo.
Mais peu à peu, les choses changèrent. Des chaussettes traînaient sous la table, des vestes sentassaient sur le canapé. La vaisselle sale samoncelait dans lévier.
Élodie glissa quelques remarques polies. Mathis fit des efforts. Rien de grave, pensait-elle.
Puis il commença à rentrer tard. Minuit. Une nuit, à 3 heures du matin, un fracas la réveilla : Mathis, ivre, avait brisé un verre en cherchant de leau dans le noir. Elle le regarda, sombre, ramasser les morceaux.
Pourquoi rentres-tu si tard ?
Tatie Élodie, je suis adulte. Ma vie, non ? Je ne sèche pas les cours, où est le problème ?
Elle aurait voulu lui dire quon était vraiment adulte quand on avait son propre logement, mais elle se tut. Il avait raison, en un sens. Elle navait pas à le contrôler.
Sois au moins discret. Ce nest pas une résidence universitaire ici.
Ouais, désolé.
Va te coucher. Je nettoierai.
Elle ne voulait pas quun neveu saoul se blesse. Elle aurait des comptes à rendre.
Théo, lui, plaisantait, mais avec agacement.
On dirait quon a un troisième fils. Qui nous réveille la nuit, comme Baptiste et Lucas autrefois.
Mathis nétait pas méchant, mais il sinstallait dans leur maison comme une mauvaise herbe : sans permission, avec assurance.
Pendant quelques semaines, le calme revint. Mathis rentrait toujours tard, mais sans dégâts. Élodie dormait mal, mais cétait le prix de la cohabitation.
Puis la nourriture commença à disparaître : une baguette en une journée, des œufs en deux. Le congélateur, autrefois plein de plats maison, se vida. Elle soupçonnait des visites nocturnes. Des cheveux étrangers dans la salle de bain. Le lit du salon défait.
Un week-end, ils partirent chez des amis près de la mer. Cette nuit-là, la voisine appela, furieuse :
Vous organisez une rave party ? La musique cogne depuis 18 heures, on dirait un concert !
Ils rentrèrent en catastrophe. Lappartement était un champ de bataille : odeur de bière, quatre inconnus avachis, Mathis au milieu, une bouteille à la main.
Oh, vous êtes déjà de retour ? On faisait juste une petite soirée
Élodie explosa.
Dehors ! Tout le monde !
Malgré quelques protestations, Théo les mit à la porte. Mathis, penaud, fut envoyé au lit. Le lendemain, elle lui fit la morale.
Plus un seul invité sans permission ! On installera des caméras. Partout, sauf ta chambre et la salle de bain. Si tu ne comprends pas où tu es, les objectifs te le rappelleront.
Il marmonna quelque chose sur la « tyrannie », mais nettoya les taches de jus sur le tapis.
Puis, un après-midi, Mathis ramena une « petite amie » qui fila dans sa chambre sans quon ait le temps de la voir. À 22 heures, elle était toujours là.
Théo toqua à la porte.
Mathis, on doit parler.
La fille, dissimulée sous une couverture, avait un visage indéchiffrable : 14 ans ? 30 ?
Elle a quel âge ? demanda Élodie.
Jai pas vérifié son passeport.
Un regard suffit entre les époux.
Quelle parte. Maintenant. Et demain, tu libères la chambre.
Il protesta, cria, mais finit par sen aller.
Puis vint lenfer familial : Amélie, leur mère, tous exigeants, comme si Élodie devait jouer les nourrices.
Tu as élevé un goujat, ce nest pas notre faute, lâcha-t-elle avant de raccrocher.
Théo la rejoignit, posa une main sur son épaule.
On a ouvert la porte à notre malheur. Maintenant, je suis la paria de la famille, murmura-t-elle.
Ça mérite encore le nom de famille ? Tu las aidé, et elle te tourne le dos en une seconde.
Le temps passa. Mathis se fit exclure de la fac, eut des ennuis avec la police. Élodie et Théo retrouvèrent leur calme, non plus comme un vide, mais comme un repos bien mérité.




